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La Soirée du 12
Il n'y avait pas encore de tentes artisanales ou importées.
Il y avait, au contraire, des bidonvilles, des cités, mais pas de camps de rescapés,
pas de centres d'hébergements, d'abris provisoires.
Tout ça est venu après.
Mais ce soir là : « La soirée du 12 »
On était tous ensemble et on avait peur.
On savait qu'on était vivant
Mais on ignorait pour combien de temps.
On était assez éloigné de tout ce qui était béton
Mais la terre était devenue tellement molle
Qu'on se doutait de sa capacité à nous retenir tous en surface.
La mort collective, c'est ce qui nous attendait
C'était la chose qu'on attendait le moins
Mais c'était notre plus grande certitude.
Quelle serait la séquence, on calculait :
Deux par deux, un par un, enfin...
On priait mais les répliques nous ravissaient plutôt des cris de toutes sortes
Qui témoignaient toute notre anxiété,
Pour certains le désespoir.
On pleurait comme des bébés
A l'idée que la mort va venir tranquillement nous emporter
Sans qu'on ne puisse rien dire, voire faire.
Port au prince était devenu un grand Cimetière
Et on était tous dedans.
On se croirait dans un film d'horreur
Mais on savait tous que ce n'était pas du cinéma,
L'évidence était là.
Il y avait des blessés parmi nous :
A la tête, au pied, au bras, à la poitrine, au dos.
On voulait changer de chaine, mais « la 12 » s'imposait.
Nous les rescapés avaient déjà les têtes pleines de bilans mortuaires :
Mère, Père, ami, voisin, idole, patron, collaborateur.
La réalité du sinistre était devant nous
De telles sortes que les yeux ouverts ou fermés,
On est en plein dedans.
Autrefois on s'endormait pour oublier la mort
Mais maintenant on veut rester éveillé pour la voir venir en face
Afin de pouvoir l'éviter, s'il était possible.
Ce soir là, on ne se souciait ni des crapauds, ni des moustiques,
Ni des cafards, des couleuvres ou quoi d'autre ?
On était tous là à la belle étoile par terre dans les « Raje »
Ils étaient devenus, soudain, les bienvenus.
Ou alors, nous étions les bienvenus chez eux.
Ils nous ont accueillis fraternellement ce soir.
Ferions-nous la même chose pour eux?...
Notre nouveau problème de sommeil s'appelle désormais: Réplique.
L'ennemi public # 1 des rescapés.
Rapide, insaisissable et toujours inattendu.
:«Nou t'ap mande pou pwoblèm, eben men pwoblèm ! ».
« Quien puede saber; La vida loca »
Et puis toute la nuit on attendait le jour
On avait faim et soif de l'aube.
Mais il trainait le pas.
« Nou pat vle bagay la vin pran nou nan fè nwa »
« Ce soir allait être notre dernier soir »
Si la terre recommençait à se secouer
Pour nous faire entendre son grondement affreux.
Qu'est ce qu'on allait faire cette fois ci ?
Dans quelle direction allions-nous courir ?
Sous quoi allions-nous nous cacher ?
A quoi nous nous serions accrochés ?
Et qui allions nous perdre cette fois ci ?
Nos muscles cardiaques, notre système nerveux était à leurs bouts.
Et puis....
Nous ne sommes pas tombés d'infarctus
Et nous n'avons pas perdu la tête.
Et comment, qu'est ce qui s'est passé ?
Et Ouais! La pluie, de loin, nous a souri.
Et la Guerre de Troie n'a pas eu lieu.
Le 8.12 sur l'échelle de Richter est resté suspendu, bien accroché à son étui
Damoclès n'a pas laissé tomber son épée.
Et C'était le jour 13 du mois de Janvier de l'an 2010.
Un jour qu'on était tous content, très content de voir
Mais pour combien de temps ?
Ce jour aussi, à sa façon, nous a marqué de son sceau...
Voulez vous savoir comment ? Et bien calmez-vous et respirez un bon coup.
Buvez un verre et dites vous bien : «Un jour à la fois, car à chaque jour, son Histoire».
Mercredi 13 à suivre...
Jude Eliassaint
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